La Mecque préislamique, une Cité-Etat ?

Illustration de le Kaaba à l’époque préislamique.

Cité commerçante située au nœud des voies commerciales qui relient la Syrie et la Palestine au Golfe Arabique, au Yémen et à l’Abyssinie, la Mecque constitue quelques siècles avant l’avènement de l’Islam un point de transit, notamment des produits venus du Sud de l’Arabie afin de parvenir à Byzance. L’ Arabie a ainsi vu naître au Ve siècle l’émergence d’une nouvelle cité-Etat au carrefour de plusieurs civilisations.

On appelle communément une « cité-Etat » la forme politique spécifique d’une ville qui dispose de l’ensemble des pouvoirs d’un Etat. Elle est dotée de ses propres organes de pouvoir, son indépendance et est reconnue comme telle à l’échelle internationale. La cité-Etat antique, à l’instar de Carthage, Rome ou encore Athènes, se distingue toutefois de la cité-Etat italienne ou d’Europe du nord de la fin du Moyen-Age. En effet, la cité antique est indissociable de son arrière-pays campagnard, comptant les pays propriétaires au nombre de citoyens, tandis que la cité médiévale entretenait avec sa campagne des relations de domination, notamment mercantile.

Par conséquent, quid de l’organisation de la ville qui a vu naitre l’Islam et du fonctionnement de sa société ? S’agissait-il d’une véritable cité-Etat ? Tantôt dépeinte comme une période d’archaïsme à la fois par la doctrine islamique comme non islamique, tantôt occultée par l’historiographie contemporaine, la période de la « Jahiliyya » fut en vérité une période cruciale pour le développement à venir de la civilisation arabe.

L’intellectuel Malek Bennabi a écrit dans Vocation de l’islam :

« Il arrive souvent qu’on tronque la conception historique, ainsi que le fit Thucydide qui annulait tout le passé de l’humanité en déclarant qu’avant son époque, aucun événement important ne s’était produit dans l’Univers. C’est ainsi que l’on crée la culture d’empire ».

L’auteur dénonce ici sous le concept de « culture d’empire » l’adoption d’une vision simpliste de l’histoire qui consisterait à nier tout apport du passé par le « nouveau dominant ». C’est dans cette conception biaisée de l’histoire que la période de la « Jahiliyya » ou « Temps de l’ignorance », correspondant à la période préislamique, ne fut décrite que de manière péjorative. Pourtant, si l’on s’affranchit de cette « culture d’empire », on peut constater que la Mecque préislamique était une Cité dotée « d’une civilisation raffinée et d’institutions politiques avancées » [1].

Qusay ibn Kilâb, le fondateur de l’Etat Mecquois

La Cité fut fondée au Ve siècle par Qusay Ibn Kilâb. Il était issu de la tribu des Quraysh qui appartenait à l’aristocratie arabe. Les Quraysh descendent des Kinanides, qui est une branche des Adnânides. Ces derniers descendent eux-mêmes d’Ismaël, fils d’Abraham.

Qusay Ibn Kilâb joua un rôle primordial dans la constitution de l’Etat mecquois. Il fut à l’origine de la réunification et la sédentarisation de sa tribu autour de la Kaaba. Il mit alors en place un système sophistiqué reposant sur trois piliers : religieux, politique, militaire.

L’ organisation du domaine religieux

Dans le domaine religieux, les Quraysh occupaient la fonction de « gardiens du Temple » de la Kaaba. Par cette fonction, ils devaient s’assurer que la ville puisse subvenir aux besoins des pèlerins en eau et en nourriture et les guider tout au long du pèlerinage.

L’organisation du domaine politique:  Sénat & Impôt

Au niveau politique, Qusay mit en place un sénat et un impôt [2].

Le sénat était situé en face de la Kaaba et réunissait en son sein les chefs de clans de Quraysh, leurs alliés de Kinâna et les notables de la ville. C’est dans ce lieu que les grandes décisions relatives aux affaires de la Cité étaient adoptées et que l’on votait les décrets [3]. Ces derniers étaient retranscrits sur des feuillets ou rouleaux et étaient in fine entreposés au sein de la Kaaba. L’orientaliste Henri Lammens parle d’« une véritable République au cœur de l’Arabie » [4].

Comme le souligne A. S. Al Kaabi, par « République », il s’agit ici du sens originel du terme, à savoir : « un mode de gouvernement où il n’y avait pas de chef ou de roi, mais uniquement un ‘chef d’assemblée’ qui présidait les discussions, synthétisait les avis des membres du Conseil et prononçait la décision finale. Le pouvoir résidait dans la collégialité et n’était pas concentré entre les mains d’un seul homme » [5].

Ce mode de gouvernement était commun à toutes les tribus arabes à travers des sortes de « Conseils tribaux » qui réunissaient les différents chefs de clans. Il sera d’ailleurs conservé et adapté durant la période islamique avec le dispositif de la « Choura ».

La seconde mesure politique prise par Qusay Ibn Kilâb, comme précédemment évoqué, est la mise en place d’un impôt prélevé sur tous les habitants de la Cité afin de financer l’entretien du temple et de distribuer aux pèlerins et voyageurs repas et aumônes. Qusay prit un décret à l’égard des Quraysh instituant l’hospitalité obligatoire pour les pèlerins en ces termes :

« Ô peuple de Quraysh ! Vous êtes les hôtes de Dieu, les gardiens de Sa Maison, de Son Temple. Or, le pèlerin est l’invité de Dieu, le visiteur de sa Maison. Il vous incombe d’être généreux, alors offrez l’eau et le couvert pendant les jours de pèlerinage » [6].

Dès lors, les Quraysh acceptèrent ce décret et s’engagèrent à subvenir aux besoins des nomades arabes venus des quatre coins de l’Arabie afin d’adorer al-Asnam, c’est-à-dire les idoles. En effet, bien que la Kaaba fut à l’origine créée dans le but d’adorer le Dieu unique, peu à peu, notamment sous l’impulsion de Amru Ibn Luhay, le temple s’est transformé en un panthéon abritant les diverses idoles déposées par les visiteurs.

L’ organisation du domaine militaire

Qusay Ibn Kilâb ne se contenta pas seulement d’agir dans les domaines religieux et politique. Il entreprit également des initiatives dans le domaine militaire en établissant notamment une coalition réunissant les tribus arabes qui le soutinrent par le passé à assoir son autorité. Les Quraysh détenaient alors l’hégémonie sur cette alliance. Cette dernière leur permettait de prévenir les éventuelles menaces de tribus rivales ou hostiles qui pouvaient par ailleurs être soutenus par les royaumes et empires voisins.

Ainsi, par l’établissement de solides institutions politiques et la constitution d’alliances militaires, la Mecque vit les prémices de la fondation d’une cité-Etat. Toutefois, ce nouvel Etat demeurait défaillant sur le plan de la gestion des deniers et sur la capacité d’anticipation des perspectives économiques et commerciales qui s’ouvraient aux Quraysh.

La Mecque, une Cité-Etat devenue influente

Après la mort du fondateur de l’Etat mecquois en 480, ses descendants vont  s’atteler à le renforcer.

L’ essor commercial de la Cité-Etat

Entre l’an 500 et l’an 520, ses petits-fils Nawfal, Abdu Shams, Hâshim et Al-Muttalib, descendants de son fils Abdu Manâf, utilisèrent leurs talents de diplomates pour renforcer les alliances commerciales, et plus largement étendre la domination commerciale mecquoise dans la région. Ils se répartirent les tâches et les régions de manière organisée dans le but de remplir efficacement leurs missions.

Ibn Kathir rapporte que Hâshim obtint des « rois arabes de Syrie », les Banu Ghassân, tribu arabe de confession chrétienne, ainsi que de l’empereur byzantin, qui était alors Anastase Ier issu d’une dynastie Thrace, l’autorisation pour les commerçants mecquois de vendre sur les marchés de l’empire, notamment à Damas, destination principale des caravaniers arabes.

Abdu Shâms quant à lui, rencontra le Négus, roi d’Ethiopie et obtenu un accord commercial permettant aux Mecquois d’accoster dans les ports de la corne de l’Afrique et d’accéder aux marchés africains. Nawfal obtint également un accord avec l’empereur perse Kavadh Ier pour distribuer leurs marchandises dans les grandes villes de l’empire. Enfin, Al Muttalib négocia avec les rois himyarites du Yémen. Il s’agissait des rois Hanife Ibn Alim puis de Dhu Nuwas qui étaient alors les souverains de cette époque. Il obtenu lui aussi un droit de passage pour les commerçants qurayshites. Ils avaient ainsi pu bénéficier d’un accès aux marchés du sud de l’Arabie et commercer librement [7].

Ces accords ont permis d’accroître considérablement la prospérité économique de la cité-Etat. A.S. Al-Kaabi nous rapporte que la Mecque était devenue « l’un des centres névralgiques du commerce international. C’est à Mekka que transitaient les encens du Yémen, les épices d’Inde, d’Ethiopie, pour achalander les marchés de Ctésiphon en Perse, les villes d’Irak, ainsi que Damas et Gaza. Sur le chemin du retour les convois mekkois ramenaient vers l’Arabie et le Yémen les produits manufacturés de Syrie : armes, tissus précieux et artisanat de toutes sortes » [8].

La route des épices, qui était devenue de plus en plus menacée en mer par la piraterie, s’était déplacée sur des voies terrestres considérées plus sûres. Afin sécuriser leurs convois de caravaniers, les Quraysh avaient signé des traités avec des chefs de tribus situées à proximité des routes commerciales qu’ils empruntaient.

Routes commerciale d’Arabie dans l’antiquité. Crédit: IMA

 

Par ailleurs, la descendance de Qusay contribua à l’amélioration du fonctionnement de la société et des institutions politiques et militaires que leur ancêtre avait mises en place. Le pouvoir politique était entre les mains Abdu Dâr et les Abdu Mânaf. Afin d’améliorer l’accueil des pèlerins, Hashim s’attelait entre autres à assurer l’accueil des pèlerins les plus démunis et produisait lui-même le pain destiné aux nécessiteux [9].

L’ amélioration des institutions politiques

A l’instar de leurs aïeuls, les Mecquois s’assuraient du partage équitable du pouvoir et les assemblées politiques se voulaient consensuelles afin de ne pas provoquer de querelles ou de conflits d’intérêts. C’est pourquoi, les fonctions afférentes aux nouvelles institutions mises en place furent attribuées à d’autres clans qurayshites. Le partage des fonctions politiques se fit au-delà des seules familles descendantes de Qusay. Le domaine de la justice fut, à titre d’exemple, attribué aux Banû Taym.

Les Banû’Aday quant à eux se virent attribuer la fonction diplomatique. En effet, le Sénat avait décidé de créer la fonction de « Safara » c’est à dire « ambassade ». De par leur nouvelle fonction diplomatique, les Banû’Aday consolidèrent la politique extérieure de la Cité en s’engageant à travers une série d’alliances tribales afin de coordonner les différentes tribus arabes et éviter les conflits.

Le partage de ces fonctions qui se traduisait in fine par une « séparation des pouvoirs », chaque clan occupant en toute autonomie une fonction bien précise, assurait un équilibre et par là-même une forte stabilité des institutions politiques.

L’essor culturel de la Cité

Sur le plan culturel, la cité-Etat connut un réel essor grâce à l’enrichissement progressif de la langue arabe, notamment par le biais de la pratique de la poésie.

Le goût prononcé des Arabes pour cet art, avait amené les notables de la Mecque à choisir « les sept poèmes les plus célèbres et les plus magistraux pour les accrocher à la Kaaba en signe d’immense respect pour le génie littéraire de leurs auteurs » [10], on parle des Suspendus ou des Pendantifs (al-Mu’allaqat) [11].

L’ amélioration de l’institution militaire

Sur le plan militaire, le sénat décida de se doter d’une armée stricto sensu pour s’assurer de prévenir d’éventuelles menaces et de renforcer les alliances préexistantes. L’organisation de cette fonction fut attribuée aux Banu Makhzûm, Clan dont descendra plus tard le Général Khalid ibn al-Walid reconnu pour ses tactiques et prouesses militaires, notamment lors de l’unification tribale de l’Arabie, des guerres arabo-byzantines et de la guerre arabo-perse. Tandis que seuls les puissants royaumes étaient dotés d’une cavalerie de combat en raison de l’important investissement financier et en temps de formation que cela nécessitait, les Banu Makhzum décidèrent à leur tour de renforcer l’armée en intégrant un corps important de cavaliers. Les autres tribus Kinanides devaient quant à elle fournir les troupes de fantassins en cas de conflit.

Ainsi, l’Arabie vu naitre au fil des siècles une véritable cité-Etat en plein cœur de l’Arabie, qui s’articulaient autour d’un système politique sophistiqué. La mise en place d’une politique diplomatique et d’une politique de défense permit d’assurer de manière pérenne le développement du commerce entre l’Arabie, le Yémen, l’Afrique, la Mésopotamie, les côtes méditerranéennes, la Perse et l’Inde, régions intégrantes de la Route de la Soie. Les nombreux déplacements commerciaux et diplomatiques ont également permis aux Arabes de partager leur culture dans toute la péninsule et au-delà.

Alors que la tradition musulmane comme non musulmane présentent une Arabie préislamique décadente et anarchique durant l’«Âge de l’Ignorance », traduisant ainsi un temps de crise politique et d’appauvrissement générale, il est à noter qu’en réalité cette période n’aurait duré qu’un peu plus d’une décennie. La « Jahiliyya » donc, au regard des éléments qui ont été avancés, ne représente pas une période sombre de l’histoire. De même, il n’a pas été opéré de rupture catégorique entre le passé préislamique et l’avènement de l’Islam. Imprégnée par des siècles d’histoire, la Mecque vit naitre cette religion au VIIe siècle qui héritera de plusieurs institutions alors déjà en vigueur en Arabie préislamique, à l’instar de la « Choura ». En outre, il est rapporté que le Prophète de l’Islam aurait dit : « j’ai été envoyé pour parfaire les caractères et les ennoblir » [12]. Cela démontre bien qu’il y a une certaine continuité entre le passé antéislamique et l’arrivée de l’Islam qui est venue « parfaire » ce qui existait déjà. L’avènement de cette religion propulsera en effet cette Cité du statut de ville d’influence en Arabie à ville-sainte universelle où jusqu’à nos jours des millions de musulmans de toutes nationalités confondues perpétuent chaque année le pèlerinage autour de la Kaaba.

Bibliographie :

[1] [2] A. Soleiman. Al-Kaabi, Histoire politique de l’Islam. Tome 1, 2016.
[3] Ibn Sa’d, At Tabaqat al Kubra, 2013. 
[4] Henri Lammens, La république marchande de la Mecque vers l’an 600, 1910.
[5] A. Soleiman. Al-Kaabi, Histoire politique de l’Islam. Tome 1, 2016.
[6] Ibn Hishâm, Sira, 2009.
[7] Tafsir Ibn Kathir Tome 2,  2003.
[8] A. Soleiman. Al-Kaabi, Histoire politique de l’Islam, Tome 1, 2016.
[9] Ibn Sa’d. At-Tabaqât al Kubra, 2013.
[10] A. Soleiman. Al-Kaabi, Histoire politique de l’Islam, Tome 1, 2016.
[11] Christian Robin, «La péninsule arabique à la veille de la prédication muhhammadienne », dans Thierry Bianquis, Pierre Guichard et Mathieu Tillier (dirs.), Les débuts du monde musulman, VIIe – Xe siècle : De Muhammad aux dynasties autonomes, Presses universitaires de France, coll. « Nouvelle Clio », 2012.
[12] Hadîth rapporté par Malik dans Muwatta.