Les 7 merveilles arabes : La Mosquée des Omeyyades de Damas (2/7)

Les Arabes ont été les auteurs de grandes civilisations à travers l’histoire. Ils ont laissé un patrimoine et des vestiges exceptionnels. Certains de ces vestiges ont disparu, d’autres sont toujours d’actualité et nous rappellent leur grandeur. Il sera ainsi question, à travers une série d’articles, de redécouvrir ce patrimoine en mettant en lumière sept merveilles arabes.

Focus dans cet article sur la mosquée des Omeyyades de Damas (2/7)

Vue aérienne sur Damas (Syrie) et la mosquée des Omeyyades.

Mosquée de la capitale omeyyade

La mosquée des Omeyyades, appelée « La Grande Mosquée » fut bâtie entre l’an 87 et l’an 96 de l’Hégire (706 – 715 calendrier grégorien) par le calife Al- Walid Ier .  Le souverain voulait doter la ville de Damas – alors nouvelle capitale de l’empire – d’un monument à sa hauteur.

La ville  était un passage incontournable pour voyager en Orient, notamment pour se rendre à la Mecque. La “Grande Mosquée”  a fait l’objet de nombreux récits de la part de géographes, historiens et voyageurs  à l’instar d’al-Idrisi, Benjamin de Tudèle, Ibn Battuta, Ibn Jubayr ou encore Ibn Khaldun qui rivalisèrent de superlatifs pour en louer le caractère unique et faire état de leur émerveillement à la vue de la magnificence des lieux.

C’est ainsi qu’au XIV ème siècle, Ibn Battuta la décrivit en ces termes :

” C’est la plus sublime mosquée du monde par sa pompe, la plus artistement construite, la plus admirable par sa beauté, sa grâce et sa perfection. On n’en connaît pas une semblable, et l’on n’en trouve pas une seconde qui puisse soutenir la comparaison avec elle. Celui qui a présidé à sa construction et à son arrangement fut le commandeur des croyants al-Walid, fils d’Abd al-Malik, fils de Marwân.”

Les chroniques relatent même qu’un ambassadeur de Byzance se serait évanoui en découvrant l’intérieur de la salle de prière.  Le récit Merveilles de la Création (ʿAjâjʾib al-makhlûkât), œuvre composée par al-Qazwînî au XIII ème siècle fait également mention de la beauté de la mosquée.

Il s’agissait à la fois d’un lieu de culte et de savoirs où l’on prodiguait divers enseignements. Construite non loin d’un palais d’époque omeyyade – découvert lors de récentes fouilles archéologiques – elle est avec le Dôme du Rocher en Palestine et Qusair Amra « le Palais rouge » en Jordanie ; un des seuls monuments de l’époque omeyyade à avoir conservé un état proche des plans originels.

Calife omeyyade Al-Walid Ier

Le plus grand bâtiment du monde musulman à son époque : Modèle à suivre 

De par ses dimensions (157 × 77 m), cet édifice était alors le plus grand bâtiment du monde musulman et servit de modèle à toutes les autres mosquées de l’Empire. La “Grande Mosquée” est un exemple typique du plan arabe. Trois entrées permettent son accès  :  à l’ouest : “Bab el Bared”,  à l’est  “Bab Al Juryun” et enfin au nord “Bab Al Faadis”. Une fontaine est présente  dans la cour pour les ablutions.

Le décor est constitué par des mosaïques de verre à fond d’or qui recouvrent en grande partie les murs, mais aussi de bois sculptés et de marbre blanc présent également sur le sol. Six grilles de marbre à motifs géométriques sont jusqu’à aujourd’hui conservées. Toutefois, les peintures et apports de bronze (lustres et feuillets recouvrant le bois, comme au dôme du Rocher) n’existent plus.  Le mihrab est quant à lui sculpté en pierres précieuses. 

A travers l’art, on peut voir deux principaux thèmes qui se dégagent. L’édifice en pierre représente un monde pacifié et musulman et les décors floraux représentent quant à eux la ville idéale imaginée par les Omeyyades.

Mihrab principal de la mosquée des Omeyyades, Damas (Syrie).

Une histoire mouvementée

La mosquée connut plusieurs tremblements de terre et incendies en 1069, 1166 et 1174. C’est toutefois en 1893 qu’elle connut l’incendie le plus ravageur. Il fallut trois décennies pour mener à bien la restauration de l’édifice.

En 2013, suite au conflit en Syrie, un tir de mortier a atteint la façade de la Grande Mosquée et des mosaïques ont été détériorées mais leur restauration a été immédiate. La mosquée fut relativement épargnée par la guerre du fait que la capitale se trouve assez éloignée des zones de conflits.

Une Mosquée aux tombeaux illustres

 

Tombeau du Prophète Yahya (Jean-Baptiste)

 

La mosquée de Damas abrite les tombeaux de plusieurs grands personnages qui ont marqué l’histoire des Arabes et de l’Islam. On y trouve le tombeau de Salahddine (Saladin) (1138-1193), premier calife de la dynastie Ayyubide, connu comme l’artisan de la reconquête d’Al Qods (Jérusalem) face aux croisés. Son tombeau est le plus visité de la mosquée avec celui de Hussein, fils de Ali et petit-fils du Prophète Muhammad, dont la tête est conservée.

On trouve également les tombeaux des Prophètes Yahia (Jean-Baptiste) et Yunus ( Jonas).


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Al Andalus, l’épopée arabe – Episode 1: “La Conquête”

Au VIIème siècle, alors que l’occident sombre dans le Moyen-Age avec la chute de l’empire romain survenue moins de deux siècles plus tôt, l’islam voit le jour en Arabie par le biais de son Prophète Mohammed. Les Arabes, porteurs du message universel de l’Islam, vont alors être à l’origine d’une brillante civilisation regroupant un empire allant des Pyrénées à l’Asie centrale. La conquête de la péninsule ibérique par les Arabes s’inscrit dans un contexte où suite à l’effondrement de l’empire romain, la péninsule avait vu déferler des vagues d’invasions barbares vandales puis wisigothes. Par la suite, les Wisigoths y avaient établi un royaume qui exacerbait le mécontentement de la population autochtone. C’est dans ce cadre que les Arabes firent leur apparition en Hispanie. Ils nommeront ce territoire « Al Andalus », qui signifierait « le pays des vandales».

A titre liminaire, il convient de préciser qu’il s’agit bel et bien d’une conquête arabe. En effet, au même titre que l’on parle de « conquêtes romaines » par exemple, alors-même que cette armée comportait en son sein des éléments «non Romains», il en va de même pour la conquête arabe d’Al Andalus. Bien que des éléments « non Arabes » aient pu participer à la conquête, cette dernière a été effectuée par et pour le compte de l’empire arabe omeyyade et sous la supervision et l’action du général arabe Moussa Ibn Noussaïr. Elle s’inscrit par ailleurs dans le cadre des conquêtes arabes menées depuis l’avènement de l’Islam. La langue utilisée et la civilisation transmise en Al Andalus étaient arabes. Enfin, il est important de souligner également que les populations de la péninsule s’étaient elles-mêmes arabisées. C’est ainsi que l’on peut légitimement parler de conquête arabe. Il convient également de rappeler que la religion commune à tous ces conquérants était l’islam. Elle était un leitmotiv à leur conquête. C’est pourquoi, au cours de cet article, il sera fait mention indistinctement d’armée arabe ou musulmane.

Contexte de la conquête

La perspective d’une nouvelle conquête arabe

Selon les chroniques qui nous sont parvenues, la conquête d’Al Andalus aurait été envisagée au début du VIIIème siècle, suite à la rencontre entre le comte Julien, gouverneur byzantin de Ceuta et Moussa Ibn Noussaïr, gouverneur omeyyade de l’Ifriqiya (Afrique du Nord ou Maghreb). Ce dernier était également un célèbre général pour avoir parachevé avec succès la conquête du Maghreb.

Le comte Julien aurait demandé à Moussa de conquérir la péninsule ibérique pour se venger de Rodéric (Rodrigue), roi wisigoth qui aurait attenté à l’honneur de sa fille. Les descendants et partisans de l’ancien roi wisigoth Witiza étaient également hostiles à Rodéric qui leur avait usurpé le pouvoir à la suite du décès de leur père. Suite à cet entretien, Moussa ibn Noussaïr, informa le Calife de cette nouvelle perspective de conquête. Le Calife omeyyade Al Walid lui intima de d’abord procéder à une mission de reconnaissance pour se renseigner sur la capacité de résistance des Wisigoths ainsi que sur la situation politique de l’Hispanie.

« Garde-toi d’exposer les Musulmans aux périls d’une mer aux violentes tempêtes ». 

Calife omeyyade Al Walid à Moussa ibn Noussaïr.

Le Calife aurait dit à son gouverneur : “« Garde-toi d’exposer les Musulmans aux périls d’une mer aux violentes tempêtes ». Moussa  lui aurait répondu qu’il ne s’agissait pas d’une mer mais d’un détroit où l’on pouvait apercevoir les formes de de la terre située en face.

La mission de reconnaissance

Au mois de ramadan de l’an 91 de l’Hégire (juillet 710 du calendrier grégorien), conformément aux ordres du Calife, Moussa envoya un officier omeyyade du nom de Tarif ibn Malik avec sous ses ordres 400 hommes, dont des cavaliers, pour effectuer cette mission. Le comte Julien avait mis à leur disposition une flotte composée de 4 navires pour effectuer la traversée. Tarif et ses hommes débarquèrent sur l’île qui porte aujourd’hui son nom « Tarifa ». Les troupes musulmanes firent de fructueuses incursions sur le littoral du détroit de Gibraltar et apportèrent d’excellentes nouvelles à leur général Moussa.

Le début des expéditions

Suite à ce succès, Moussa ordonna une réelle expédition en vue de conquérir la péninsule. Il avait choisi le moment opportun pour envoyer les troupes musulmanes. Rodéric était occupé au Nord de son royaume à écraser la révolte des Vascons et le climat printanier était propice à la conquête. Il décida donc d’envoyer son fidèle lieutenant Tariq ibn Zyad pour mener à bien cette expédition sous sa supervision. Le comte Julien avait quant à lui pour mission d’accompagner le corps expéditionnaire et de servir de conseiller politique à Tariq. On mit une nouvelle fois à contribution sa flotte. En parallèle, Moussa faisait construire des navires en vue d’éventuels renforts.

Le débarquement

Au mois de Radjab ou de Sha’ban de l’an 92 H (avril ou mai 711 G) Tariq et ses hommes traversèrent le détroit et se retranchèrent sur le flanc de la montagne de Calpe qui portera son nom «Gibraltar» ( en arabe «Djabal Tariq » qui signifie «la montagne de Tariq ») en attendant le débarquement de tous ses soldats. L’armée n’était constituée que de 7000 hommes. Une fois les troupes débarquées, l’armée musulmane se mit en campagne. Certaines chroniques rapportent que Tariq aurait donné l’ordre de brûler tous les bateaux pour empêcher tout retour en arrière. Ainsi, l’armée n’aurait eu d’autres choix que la victoire ou le martyr.

Tariq Ibn Zyad ordonnant à ses soldats de brûler leurs propres bateaux pour empêcher tout retour en arrière. Crédit Ya Biladi

L’armée commença par prendre la ville de Carteya située au fond de la baie de Gibraltar, puis elle se dirigea plus à l’ouest et organisa une base pour la servir en cas de retraite face à une petite île surnommée « l’île verte » (« Al Djazira al khadra »). C’est sur ce site où s’élèvera la ville d’Algésiras. Le comte Julien avait reçu pour mission de garder et de défendre au besoin cette base de repli.

L’armée arabe face à l’armée wisigothe : La bataille décisive du « Rio Barbate » ou de Guadalete

Rodéric fut rapidement informé du débarquement de l’armée arabe. Il se dirigea alors vers Cordoue – résidence qu’il occupait avant son accession au trône- où il convoqua toutes les troupes dont il pouvait disposer. Avertit de cela, Moussa envoya 5000 hommes en renfort à Tariq. L’armée arabe était composée de 12 000 hommes au total dont la plupart étaient des fantassins.

La localisation traditionnelle de la bataille est située sur le rio Guadalete. Toutefois, plusieurs historiens ont remis en cause la localisation de ce lieu qu’ils fixent sur le rio Barbate (1). Ainsi, selon Lévi-Provençal, c’est à Algésiras que Tariq attendait l’armée wisigothe.

Le lieutenant de Moussa s’était positionné dans un lieu stratégique en s’appuyant d’une part sur la lagune de la Janda et de l’autre sur les hauteurs de la Sierra de Retin. Cette position lui permettait d’avoir une belle vue sur l’ennemi. Ses espions l’avaient informé de l’arrivée de Rodéric. Le roi wisigoth était à la tête d’une armée de 100 000 hommes (2).

Les deux armées se rencontrèrent le 28 ramadan de l’an 92 H (19 juillet 711 G). L’armée de Rodéric était composée d’un corps central, d’une aile gauche et d’une aile droite. Les deux ailes firent défection peu de temps après l’engagement de la bataille. Rodéric continua toutefois le combat mais il dut rapidement fuir sous la pression de l’armée arabe. Son armée fut totalement défaite. L’armée arabe obtenue une victoire cuisante sur le « rio Barbate »(3).

 
Crédit: l’histoire

Les conquêtes internes de Tariq Ibn Zyad

Fort de ce succès, Tariq poursuivit immédiatement dans sa lancée. Il ne souhaitait ni casser le rythme de progression de son armée, ni laisser aux ennemis le temps de se reconstituer. Son objectif premier était Cordoue. Toutefois, il apprit que des éléments de l’armée wisigothe qui avait fui durant la bataille s’étaient retranchés à Ecija. Il devait donc prendre d’assaut cette ville avant de rejoindre Cordoue.

Proche d’Ecija, Tariq remporta une nouvelle victoire et vit une masse d’autochtones rejoindre l’armée arabe en raison de leur désapprobation du régime wisigothique.

Ce dernier soumettait la population à de très dures conditions de servage et était l’auteur de graves injustices, ce qui avait pour résultat d’exacerber le mécontentement de la population à son égard. L’armée musulmane était donc accueillie en « libérateur » par la population autochtone (4).

Ainsi, au regard de l’engouement de la population en vers les Arabes, Tariq changea de direction pour prendre rapidement Tolède. Il laissa sur place des hommes pour barrer la route aux Wisigoths qui souhaiteraient retarder son avance. Avec l’aide de guides fournis par le comte Julien, les musulmans poursuivirent la conquête des principales villes de la Bétique.

A l’aube de l’année 93 H (Octobre 711 G) ,à la tête de 700 cavaliers le client omeyyade Mughith conquit Cordoue. Tolède quant à elle, capitale du régime wisigoth, fut prise très rapidement par Tariq qui ne s’y attarda pas. Ce dernier poursuivit son avancée en direction du Nord Est jusqu’à Alcalà de Henares. L’hiver approchant il retourna àTolède.

Crédit: Medarus

Les conquêtes de Moussa Ibn Noussaïr

Moussa ibn Noussaïr, ayant pris les leçons du célèbre Général Oqba ibn Nafi (conquérant du Maghreb), craignait qu’une conquête aussi rapide sans réelle consolidation des arrières de l’armée musulmane pouvait être fatale. Il constitua donc une armée de 18 000 hommes composée exclusivement d’Arabes. Elle comportait de nombreux successeurs du Prophète Mohammed qu’on appelle les tabi’in, ainsi que des chefs kaisites et yéménites. Au mois de ramadan de l’année 93 H (juin 712 G) Moussa embarqua pour Algésiras avec son armée.

Dès son arrivée, Moussa commença par conquérir la ville de Medina-Sidonia puis les deux places fortes à l’Est de Séville : Carmona et Alcalà de Guadaira. Il assiégea ensuite Séville. Une fois la ville tombée, Moussa décida de prendre Mérida, où les principaux partisans de Rodéric étaient parvenus à se rallier. La ville opposa une forte résistance. Le siège dura tout l’hiver. C’est au printemps de l’année suivante, le 1er shawwal 94 H (30 juin 713 G) que la ville se rendit. Le général Moussa poursuivit sa marche en direction de Tolède où il demanda à Tariq de le rejoindre. Moussa conquit entre temps les places de Niebla, de Beja et d’Ocsonoba.

En parallèle, le gouverneur de l’Ifriqya fit frapper la monnaie qui avait cours dans le califat omeyyade : le dinar d’or. Cette monnaie avait pour face la formule islamique de l’unicité divine. Pour permettre une intégration effective d’Al Andalus dans le califat, elle fut frappée tout d’abord dans les deux langues, en arabe et en latin pour progressivement n’être frappée par la suite qu’en langue arabe.

Crédit: Histoire islamique

Durant tous ces évènements, Moussa envoyait régulièrement des messagers à Damas pour informer le calife des résultats obtenus en péninsule ibérique. Parmi eux figuraient le tabi’iAli ibn Rabah, et le client omeyyade Mughit, vainqueur de Cordoue.

L’hiver ayant pris fin , Moussa quitta Tolède et entreprit le siège de Saragosse. Le général savait que la possession de cette ville entraînerait la possession de tout le bassin moyen de l’Èbre. En l’an 714, Saragosse fut prise. Une mosquée cathédrale y fut bâtie par le tabi’i Hanash al San’ani qui y demeura. Il faisait partie des tabi’i qui avaient accompagné l’armée de Moussa.

Le général souhaitait continuer dans sa lancée où il avait pris de l’avance en direction de Lérida. Il comptait suivre la voie romaine qui reliait la capitale de l’Aragon à Barcelone et qui rejoignait ensuite la Narbonnaise le long de la côte méditerranéenne. Toutefois, ses projets furent contrariés par le retour de son messager Mughith. Ce dernier lui apporta le message du calife Al Walid qui lui demandait de rejoindre la Syrie en compagnie de Tariq. Le général et son lieutenant devaient eux-mêmes rendre compte au souverain musulman des résultats de leurs campagnes successives.

Cependant Moussa choisit volontairement de retarder son départ vers Damas. Il ne voulait pas quitter la péninsule sans s’être assuré de la possession du massif cantabrique et des régions voisines de cette chaîne de montagnes. Il s’agissait entre autres du pays qui devait s’appeler plus tard la Vieille-Castille. A l’aube de son départ, la quasi-totalité de la péninsule (Portugal et Espagne actuels) était conquise.

Il laissa son fils Abd al Aziz gouverner Al Andalus avec pour conseiller Habib ibn Abi Abda, un petit-fils du général Oqba ibn Nafi. Il lui donna pour mission de parachever la conquête de la péninsule ainsi que de pacifier les régions rebelles. Après s’être assuré que la situation était stable et sous contrôle, il prit la route avec Tariq pour rencontrer le Calife en Syrie.

L’achèvement de la conquête par Abd Al Aziz Ibn Moussa Ibn Noussaïr

Très peu d’informations nous sont parvenues concernant le fils de Moussa. Nous savons toutefois qu’il obéît aux ordres de son père en continuant la conquête des territoires restants. L’achèvement de cette conquête fut d’autant plus facilité par l’afflux considérable de musulmans vers la péninsule ibérique qui souhaitaient s’y installer avec leurs familles.

Nous savons également que Abd al Aziz conclu un Traité avec le seigneur wisigoth Théodémir (Tudmir en arabe) qui gouvernait la province de Murcie. Avant la conquête arabe, Murcie était une principauté vassale du royaume de Tolède. Plusieurs auteurs arabes nous ont conservé le texte du Traité entre les deux hommes. Il aurait été rédigé au mois de Radjab de l’année 94 H (avril 713 G). C’est l’un des rares outils diplomatiques qui nous soient parvenus jusqu’à nos jours. Voilà pourquoi le contenu de ce Traité sera reproduit ci-dessous:

« Au nom d’Allah, le Clément, le Miséricordieux.

Écrit adressé par Abd Al Aziz ibn Musa ibn Noussaïr à Tudmir ibn Abdush.

Ce dernier obtient la paix et reçoit l’engagement, sous la garantie d’Allah et celle de son Prophète , qu’il ne sera rien changé à sa situation, ni à celle des siens ; que son droit de souveraineté ne lui sera pas contesté ; que ses sujets ne seront ni tués, ni réduits en captivité, ni séparés de leurs enfants et de leurs femmes ; qu’ils ne seront pas inquiétés dans la pratique de leur religion ; que leurs églises ne seront ni incendiées, ni dépouillées des objets du culte qui s’y trouvent ; et cela aussi longtemps qu’il satisfera aux charges que nous lui imposons. La paix lui est accordée moyennant la remise des sept villes suivantes : Orihuela, Baltana, Alicante, Mula Villena, Lorca et Ello. Par ailleurs, il ne devra donner asile à aucune personne qui se sera enfuie de chez nous ou qui sera notre ennemie, ni faire du tort à quiconque aura bénéficié de notre amnistie, ni tenir secrets les renseignements relatifs à l’ennemi qui parviendront à sa connaissance. Lui et ses sujets devront payer chaque année un tribut personnel comportant un dinar en espèce, quatre boisseaux de blé et quatre d’orge, quatre mesures de moût, quatre de vinaigre, deux de miel et deux d’huile. Ce taux sera réduit de moitié pour les esclaves.

Ecrit en radjab de l’année 94 de l’Hégire (avril 713)».

Ainsi, le gouverneur musulman reconnaît la souveraineté de Murcie, et ne porte atteinte ni aux droits de sa population, ni à ses les lieux de culte en échange d’un tribut annuel et de la remise de sept villes (5).

Les expéditions arabes en Gaule

Les conquêtes musulmanes ne s’arrêtèrent pas à la frontière des Pyrénées. Les différents gouverneurs arabes d’Al Andalus ont dès la conquête de la péninsule ibérique tenté des expéditions en Gaule. L’historien Ibn Haiyan rapporte que dès le début de la conquête avec Moussa ibn Noussaïr et Tariq ibn Ziyad des expéditions y ont été menées. C’est ainsi qu’avec les différents gouverneurs arabes qui se sont succédé, les musulmans ont conquis des villes comme Narbonne, Toulouse ou encore Avignon. Les musulmans allèrent jusqu’au « château » de Lyon sur le fleuve du Rhône. Le gouverneur Anbasa ibn Suhaim al Kalbi conquit quant à lui les villes de Carcassonne et de Nîmes. Ce dernier ne s’arrêta pas à ces conquêtes. Il remonta le fleuve du Rhône, puis celui de la Saône et pénétra en Bourgogne pour s’emparer d’Autun le 22 août 725. Le gouverneur Abd Rahman ibn Abd Allah al Ghafiki conquit quant à lui la Gascogne, le Poitou, la Touraine, Bordeaux, la Dordogne et alla jusqu’à Poitiers où il rencontra au mois de ramadan de l’année 113 H (octobre 732 G) Charles Martel qui cette fois eu le dessus sur lui.

Cela ne marqua toutefois pas la fin des conquêtes arabes en Gaule comme on le pense souvent à tort. En 734 le gouverneur de Narbonne Yusuf ibn Abd al Rahman lança une nouvelle expédition dans la vallée du Rhône. Après avoir traversé le fleuve, il conquit Arles, Saint- Rémy-de-Provence et le « Rocher d’Avignon » puis remonta assez haut dans la vallée de la Durance. Les musulmans restèrent près de quatre années en Provence avant de regagner leurs bases de départ.

Il n’y avait pas de réelle volonté de la part des musulmans de s’établir en Gaule ou de la conquérir. Contrairement en Al Andalus où il y eu une immigration massive de musulmans en vue de s’y établir, cela ne fut pas le cas en Gaule. Certaines sources mentionnent que la motivation réelle de Moussa derrière la conquête d’Al Andalus et de la Gaule aurait été Constantinople. A défaut de la conquérir sur mer il aurait souhaité la conquérir sur terre, domaine dans lequel les Arabes excellaient. Toutefois, au regard des éléments dont nous disposons, cela nous paraît peu probable puisque d’une part le souvenir de Oqba était encore très présent dans les esprits et d’autre part, la situation économique et politique du califat ne permettait pas au Calife d’opter pour une décision aussi hasardeuse…

  Al Andalus en 719-720

Ainsi, en l’espace d’environ seulement trois années, Al Andalus fut conquise. Durant une quarantaine d’années, elle sera une province omeyyade dirigée par des gouverneurs soumis à l’autorité du Calife. Cette période connaîtra des périodes d’instabilités qui permettront à certains Wisigoths de créer une petite poche de résistance au nord de la péninsule, au niveau des Asturies. Cette rébellion ne cessera de poursuivre les musulmans durant leur règne dans la péninsule. Des troubles surgissent également entre musulmans. Il faudra attendre l’arrivée d’un homme providentiel du nom de Abd al Rahman, survivant de la dynastie omeyyade pour mettre un terme à cette « fitna » (troubles, instabilités, divisions…). Il sera le fondateur de l’émirat de Cordoue.

C’est ainsi qu’à l’instar du phénix qui renaît de ses cendres, la dynastie omeyyade qui avait péri en Orient, renaîtra de ses cendres en Occident sous l’égide de celui qu’on appellera Abd al Rahman Ier “le faucon des Quraysh”.

  1. Note : L’ un de ces historiens est Lévi-Provençal, spécialiste de renom d’Al Andalus. C’est en majorité sur ses travaux que repose notre étude. Voilà pourquoi nous retiendrons sa thèse. Néanmoins, au regard de l’obscurité des sources concernant cette période, il ne peut clairement pas être établit de manière certaine les circonstances exactes de la bataille.
  2. Note: Bien que les chiffres puissent sembler discutables, nous ne disposons pas d’autres sources pouvant les infirmer. Il est toutefois certain que l’armée wisigothe était bien plus nombreuse que l’armée arabe.
  3. Note : Nous ignorons toutefois ce qu’est devenu Rodéric. Certaines chroniques rapportent qu’il a péri durant la bataille, ce qui semble être le plus probable, toutefois, d’autres sources prétendent qu’il a pu fuir in extremis.
  4. Note: On peut légitimement penser que cette dernière était également séduite par le comportement de l’armée musulmane. En effet, l’islam impose des règles très strictes en temps de guerre. Les soldats musulmans ne doivent pas toucher aux femmes, aux enfants, aux personnes âgées, aux arbres fruitiers, aux lieux habités, aux animaux (si ce n’est pour se nourrir), aux religieux…Ils ne doivent pas non plus mutiler les corps de l’ennemi…Tous ces aspects ont favorisé l’implantation des musulmans dans la péninsule.
  5. Note : Il est à noter que pour l’époque, vis-à-vis de leurs contemporains, il s’agissait d’une politique magnanime. La tolérance religieuse par exemple n’était pas pratiquée dans la péninsule ibérique à l’arrivée des musulmans. Cette politique qui faisait également appel à des principes d’équité en allégeant les charges des « plus faibles » par exemple avait séduit la population autochtone. Cette pratique n’était pas une exception andalouse mais une réalité appliquée à l’ensemble des territoires de l’empire musulman. Elle ne permettait pas seulement la coexistence entre les populations de confession chrétienne, juive et musulmane mais aussi une coexistence pacifique avec les populations païennes comme ce fut le cas lors de la conquête arabe de l‘Egypte par exemple.

Bibliographie

  • LEVI-PROVENCAL, Histoire de l’Espagne musulmane Tome 1 « la conquête et l’émirat hispano-umaiyade (710-912), Maisonneuve & Larose, 1999.
  • GUICHARD Pierre, Al-Andalus 711-1492, Une histoire de l’Espagne musulmane, Pluriel, 2011.
  • MARTINEZ-GROS Gabriel, L’Idéologie omeyyade : La construction de la légitimité du califat de Cordoue (Xe-XIe s), Casa de Velazquez, 1992.